Un article de Stéphane Pinchon

Karotte s’associe à la Ville du Kremlin-Bicêtre pour réaliser une expérimentation de sécurité sociale alimentaire pour l’année 2025. Ainsi 15 parts de récolte seront produites par Nicolas et iront à destination d’un panel de 20 familles Kremlinoises. Zoom sur la SSA pour bien comprendre son fonctionnement et les enjeux visés par celle ci.

Image de securite-sociale-alimentation.org

La Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) est une réflexion en cours en France, en Belgique, en Suisse et au Luxembourg, portée par différents acteurs de la société civile depuis 2017, sur la création de nouveaux droits sociaux visant à assurer conjointement un droit à l’alimentation, des droits aux paysans / agriculteurs et la protection de l’environnement.

Ses trois principes fondamentaux sont :
l’universalité du droit à l’alimentation, la cotisation sociale, et le conventionnement démocratique.

Ainsi tous les Français pourront utiliser une Carte Vitale d’alimentation pour se nourrir sainement de manière autonome, auprès des professionnels conventionnés sur des critères environnementaux et sociaux définis démocratiquement par les caisses primaires locales représentant les citoyens. Les producteurs, eux, seraient liés par des contrats pluriannuels avec un prix établi à partir de leur coût de revient et des volumes garantis. La SSA permettrait ainsi à la fois aux plus modestes de mieux manger, aux agriculteurs de mieux vivre de leur métier, tout en réorientant le modèle agricole vers une agroécologie, créant un cercle vertueux.

Ainsi la proposition de SSA vise à étendre les principes du régime général de la sécurité sociale, fondé en 1946 par Ambroise Croizat, à l’alimentation et à l’agriculture, afin de bâtir une organisation démocratique du système alimentaire.

Initiée et portée depuis 2017 par un collectif d’associations regroupant citoyens et professionnels de l’agriculture, de l’alimentation et de l’éducation populaire ; la SSA fait depuis l’objet d’expérimentations locales dans plusieurs dizaines de communes et de territoires en France.

Contexte et constats autour de la naissance
de la SSA :
Précarité alimentaire, limite du système de l’aide alimentaire actuel, malnutrition et impact sur la santé publique, mal être des agriculteurs et crise écologique 

En France, en 2021, plus de 8 millions de personnes souffrent de précarité alimentaire, c’est-à-dire près de 12% de la population ont besoin de l’aide alimentaire pour se nourrir. C’est trois fois plus qu’en 2005. Le phénomène est probablement sous-estimé, car le nombre citoyen en situation d’insécurité alimentaire dépasse largement celui des seuls bénéficiaires de l’aide alimentaire.

Quand Coluche lançait son appel et les Relais du cœur en 1985, cette aide alimentaire était alors conçue comme exceptionnelle, répondant à une urgence. Trente-cinq ans après, elle s’est institutionnalisée.

La réponse actuelle pour tenter d’améliorer l’accès à l’alimentation s’inscrit dans des politiques sociales de soutien aux plus pauvres qui reposent sur cette filière de l’aide alimentaire. Or, si l’aide d’urgence classique permet à nombre de foyers de survivre, elle perpétue aussi un fonctionnement oppressif au sein duquel les personnes n’ont peu ou pas le choix des produits. Un « marché de la faim » que dénonce la chercheuse Bénédicte Bonzi, docteure en anthropologie sociale et auteure de « La France qui a faim » (Seuil, mars 2023). De plus, l’aide alimentaire provient de dons, dont 95 % de l’agro-industrie qui l’utilise, au passage, pour défiscaliser. En 2019, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales, fustigeait la complexité de l’aide alimentaire et la qualité même des produits auxquels elle permet d’accéder.

Répandue très inégalement selon les classes sociales, cette précarité alimentaire en quantité et en qualité a des conséquences en terme de malnutrition et sur la santé publique, notamment en matière de maladie cardiovasculaire, de cancer, de diabète, de baisse de la fertilité, ou encore de souffrances psychologiques. Ainsi, d’après une étude du ministère de la Santé, dès l’âge de 6 ans, les enfants d’ouvriers sont quatre fois plus touchés par l’obésité que les enfants de cadres. De même, plus la classe sociale et le niveau de diplôme sont élevés, plus la consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique comme celle de fruits et de légumes sont importantes. Cette violence alimentaire s’exerce sur les corps mais entraîne également des souffrances psychologiques « plus difficiles à identifier, sournoises car distillées dans le temps ».

Cependant, une alimentation diversifiée et en quantité adaptée ne suffit pas, encore faut-il qu’elle soit de bonne qualité ! Or les résidus de pesticides sur les aliments ont des effets néfastes sur la santé et constituent des facteurs de risque importants à long terme pour les consommateurs.

Le système agricole en place actuellement surproduit sans rémunérer suffisamment ses travailleurs. Un tiers des agriculteurs perçoivent moins de 350 € par mois en 2016, un sur cinq n’a dégagé aucun revenu en 2017 et dans dix ans, la France devrait compter 40 000 agriculteurs de moins, alors qu’ils ne représentent déjà plus que 2 % de la population active. Dans le même temps, notre autonomie alimentaire ne cesse de reculer : les importations françaises ont bondi de 87 % en dix ans. En outre, les agriculteurs français sont mis en concurrence à l’échelle planétaire, pour produire à moindre coût.

Outre cette pression économique sur le dos des agriculteurs, les pesticides utilisés en agriculture conventionnelle sont également et avant tout nocifs pour les agriculteurs, chez qui le risque de cancer est considérablement accru par leur utilisation.

En terme d’environnement les pesticides et les intrants chimiques utilisés ont un impact majeur sur les équilibres vitaux biologiques. La biodiversité animales est ainsi fortement impactée avec un déclin très important des populations d’oiseaux, d’insectes auxiliaires et des pollinisateurs. Mais aussi sur la vie des sols tant d’un point de vue de la diversité bactériologique et fongique que du point de vue de la pédofaune (Lombrics, vers et micro faune du sol) qui représentent un aspect primordial pour la pérennité de la vie de nos sols et donc de notre agriculture.

Selon Bénédicte Bonzi, anthropologue « le système alimentaire, de la production jusqu’à la consommation, dysfonctionne complètement, il ne répond à aucune des promesses qui ont été faites », à commencer par celle de nourrir correctement les Français. Alors « redevenir un pays nourricier [et bâtir une] souveraineté alimentaire » renouvelée ne se feront, selon elle, qu’au prix d’un « exercice démocratique de chacun et chacune » afin de transformer l’ensemble du système alimentaire.

Références et liens

Le site de la SSA

Ouvrage « La France qui a faim » de Bénédicte Bonzi anthropologue sociale

« A qui profite le don? »  Doc sur Arte avec Bénédicte Ponzi

Wikipédia SSA