
Avec des épisodes caniculaires de plus en plus fréquents et de plus en plus étouffants notamment en agglomération urbaine dense avec le phénomène des îlots de chaleur, un quart des ménages français s’est équipé de climatiseurs en 2026, contre 14% en 2016, selon l’Ademe. Pourtant, les climatisations aggravent le problème du réchauffement climatique.
Selon une estimation de l’ADEME, (l’Agence internationale de l’énergie) le nombre de climatiseurs dans le monde pourrait passer de 1,6 milliard d’unités à 5,6 milliards d’ici 2050… ce qui équivaudra, en matière de consommation d’électricité, à la consommation actuelle, tous secteurs confondus, de la Chine…
La mal-adaptation au réchauffement climatique consiste à utiliser une solution qui empire le problème contre lequel on entend lutter. Cette notion un peu nouvelle comporte aussi un aspect social quand le bien commun est menacé, c’est-à-dire que cela profite à certains au détriment des autres.
« La climatisation coche toutes les cases »
Tribune de Jacques Ferrier, architecte : « La ville de demain ne peut pas être une succession de refuges climatisés reliés par des espaces extérieurs devenus hostiles »
Si l’on veut lutter contre le réchauffement climatique, il faut renoncer aux bâtiments standardisés de l’architecture de l’après-guerre, affirme l’architecte, dans une tribune au « Monde ». La ville durable doit être fondée sur des solutions éprouvées : l’ombre, la ventilation naturelle, la présence de l’eau et du végétal. Une nouvelle canicule nous met, une fois encore, face à nos contradictions. A chaque pic de chaleur, l’urgence de climatiser s’impose comme la réponse au stress créé par l’élévation des températures. Dans le même temps, nous ne pouvons plus ignorer que la généralisation de l’air conditionné est une des causes majeures du réchauffement climatique.
Le débat public se mobilise donc en mode alternatif : d’une part, les écoles, les résidences de personnes âgées, les logements doivent sans attendre s’équiper de l’air conditionné ; et d’autre part, nous devons agir d’urgence pour l’environnement alors que la perspective d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris (2015) s’éloigne irrémédiablement.
La prise de conscience des conséquences du dérèglement climatique se conjugue avec une accoutumance croissante à la maîtrise technique de notre environnement, au point qu’elle apparaît désormais comme une évidence. Il faut arrêter cette fuite en avant où davantage de technique est mobilisée pour résoudre les problèmes créés par la technique elle-même. L’enjeu est, à l’inverse, de s’interroger sur les raisons ayant conduit l’architecture à devenir addict à la climatisation et de bâtir un projet de ville moins techno-dépendant. Nous avons à y gagner bien plus que l’amélioration de notre bilan énergétique.
L’histoire de cette dépendance est récente. En 1902, aux Etats-Unis, Willis Carrier met au point le premier système moderne d’air conditionné capable de contrôler simultanément la ventilation, la température et l’humidité. D’abord réservée aux usages industriels, cette technologie peine à trouver son marché. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que le goût pour les ambiances artificielles est imposé par l’American way of life dont il devient un symbole. Les températures doivent être fraîches en été, élevées en hiver. Vivre à contre-saison devient un signe de confort, de modernité et de réussite sociale. Les conséquences sont loin d’être anodines. L’ouverture des fenêtres est progressivement considérée comme une anomalie et les bâtiments se ferment à leur milieu extérieur. Les architectures se coupent du climat et deviennent dépendantes des équipements mécaniques pour recréer artificiellement les conditions de confort qu’elles ont elles-mêmes supprimées.
L’adhésion des architectes à la climatisation est décisive. Après-guerre, l’essor du style international repose largement sur la possibilité de s’affranchir des contraintes locales. Grâce à la climatisation, il devient possible de construire les mêmes bâtiments sous toutes les latitudes. L’architecture moderne, conçue pour et par les élites occidentales, sert de cheval de Troie pour imposer la diffusion mondiale de modèles standardisés, tels le gratte-ciel de verre et le mall (centre commercial).
Intelligence du climat
Partout se diffuse une même architecture hors-sol, dupliquant des villes sans qualité. Bien plus que Le Corbusier, c’est Willis Carrier qui est à l’origine du paysage urbain contemporain. Les dispositifs passifs et les pratiques subtiles sont rapidement effacés par les systèmes mécaniques sophistiqués dont le coût énergétique, la fragilité et la dépendance à des infrastructures complexes nous rendent particulièrement vulnérables.
Pourtant, renoncer à l’air conditionné ne signifie pas renoncer au confort. C’est au contraire retrouver une intelligence du climat fondée sur des solutions simples et éprouvées : l’ombre, la ventilation naturelle, l’inertie des matériaux, la présence de l’eau et du végétal, complétées si nécessaire par des technologies adaptées. Une architecture moins dépendante des équipements n’est pas une régression mais un progrès : au lieu de compenser une conception médiocre par davantage de techniques énergivores, elle redonne de la valeur aux savoir-faire et crée de la fierté et du sens pour tous les acteurs de la construction.
La ville sans climatisation est à notre portée, encore faut-il la rendre désirable. L’urgence climatique ne doit pas être envisagée uniquement comme une contrainte ou une succession de renoncements : elle peut devenir l’occasion d’un nouveau projet urbain. Depuis des années, les discours insistent principalement sur les risques : consommation d’énergie, émissions de carbone, aggravation des îlots de chaleur. Ces arguments peinent à modifier les comportements. Il faut désormais mettre en avant ce que nous avons à gagner : des bâtiments mieux conçus, des espaces publics plus agréables, des métiers revalorisés et des villes davantage accordées au temps et aux saisons. En nous soustrayant à tout aléa, la technique nous a enfermés dans une cage de verre.
Au cours du XX e siècle, les corps ont été doublement conditionnés : par l’imposition de normes de confort arbitraires et par les infrastructures destinées à les satisfaire. En retirant aux habitants toute prise sur leur environnement, on a progressivement effacé les compétences qui permettaient d’accorder le milieu construit au climat. « L’air de la ville rend libre », disait-on ; aujourd’hui, l’air artificiel est en train de faire de nous les prisonniers volontaires de la technique. Cessons de nous abandonner aux prescriptions de la ville-machine, et nous pourrons retrouver une capacité d’appropriation largement perdue.
La ville durable de demain ne peut pas être une succession de refuges climatisés reliés par des espaces extérieurs devenus hostiles. Nous ne pouvons accepter que toutes les villes ressemblent à Dubaï, voire à Masdar (Abou Dhabi), son cynique avatar « écologique », ou, pire, aux inquiétants fantasmes des démiurges de la tech. Affronter le dérèglement climatique, c’est, au contraire, réaffirmer ce qui fonde la ville : le partage d’un monde commun et l’intensité de la vie collective.
Négocions avec l’univers technicien pour repenser les bâtiments et les espaces publics, non leurs ersatz numériques, mais les lieux bien réels où se construisent le lien social, la citoyenneté et la démocratie. Rien n’est joué, une autre voie est possible : celle d’une ville « sensible », en résonance avec nos perceptions, nos sens et notre environnement. Une ville également « sensible à », attentive aux autres, aux relations humaines et à tous les vivants. Une ville moins climatisée n’est pas une ville du manque : c’est une ville plus diverse, plus ouverte et plus inclusive.
Il est temps de dépasser la seule logique de performance pour remettre au premier plan les ambiances, les usages et le plaisir de vivre ensemble. C’est à cette condition que l’on pourra réconcilier le climat, l’architecture, l’espace public et le désir de ville.
| Liens connexes et complémentaires sur le sujet : « Ville résiliente face aux canicules », large dossier du site Architecte de Bâtiments ici « Des villes vertes et bleues pour supporter un climat plus chaud », un article de The Conversation ici |
